[Chronique Littéraire] Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu, Karim Berrouka

   Aujourd’hui, il sera question d’un mythe qui a le vent en poupe depuis quelques années, du fantastique lovecraftien avec Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu, de Karim Berrouka (Actusf).

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FICHE TECHNIQUE

 

  • Titre : Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu64722
  • Auteur/Autrice : Karim Berrouka
  • Illustrateur/Illustratrice : Diego Tripodi
  • Édition : Actusf
  • Collection : /
  • Genre : fantastique, lovecraftien
  • Public : Adulte
  • Cycle : One-Shot
  • Pages : 344
  • Parution : 15 mars 2018
  • Langue : Français
  • Format : Numérique – Broché
  • Prix :  5,99 euros – 18 euros
  • ISBN : 978-2-36629-874-1
  • Lien : Actusf : Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

Résumé : Qu’est-ce qui est vert, pèse 120 000 tonnes, pue la vase, n’a pas vu le ciel bleu depuis quarante siècles et s’apprête à dévaster le monde ?

Ingrid n’en a aucune idée.
Et elle s’en fout.
Autant dire que lorsque des hurluberlus lui annoncent qu’elle est le Centre du pentacle et que la résurrection de Cthulhu est proche, ça la laisse de marbre.
Jusqu’à ce que les entités cosmiques frappent à sa porte…
Après avoir réalisé une étude sociologique des fées (Fées, weed et guillotines, prix Elbakin.net) et converti les zombies au pogo (Le Club des punks contre l’apocalypse zombie, prix Julia Verlanger), Karim Berrouka revient pour relever un terrible défi : convaincre Ingrid d’aller éclater du Grand Ancien pour sauver l’humanité.

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MON AVIS

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Lu dans le cadre du Challenge Littérature de l’Imaginaire.

Lu dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire Francophone.

 

Couverture et Accroche

    J’adore l’aspect un peu vieille affiche de film de la couverture, avec un côté à la fois pulp et graphique. je sais que Diego Tripodi a déjà illustré les autres romans de Karim Berrouka, et je trouve ça sympa d’avoir donné à chaque fois une couleur dominante, le vert étant plutôt adapté à Cthulhu. L’effet stylisé du monstre rappelle qu’il ne s’agit pas d’une histoire horrifique, comme beaucoup d’auteurs s’essaient à reprendre ces derniers temps. D’autant que l’ombre très nettement découpée de l’héroïne est une belle mise en avant de la femme, tellement absente dans les œuvres du « maître ». Une façon intelligente selon moi de rappeler qu’on peut s’inspirer de Lovecraft pour en tirer de nouveaux concepts.

    J’apprécie la 4e de couverture, courte, sans mot superflu et qui donne une bonne idée du ton et des inspirations. Ici, on n’a pas vocation à reprendre le concept de fantastique horrifique destiné à un lectorat très ciblé, mais bien de jouer avec les codes pour offrir une expérience amusante à un public plus large. Personnellement, j’adore l’idée. Et si jamais on n’était pas encore convaincu, l’éditeur ajoute les anciennes performances de l’auteur. Alors qu’est-ce qu’on attend pour trancher du tentacule visqueux et pestilentiel ?

 

Prose et Structure

   Je sais, vous allez dire que je ne fais pas comme tout le monde, mais effectivement, je découvre la biblio de Karim Berrouka dans le désordre. Après avoir donc lu sa nouvelle gratuite sur l’univers de Fées, Weed et Guillotines, j’ai été séduite par la plume de l’auteur et j’étais donc plutôt impatiente d’en découvrir davantage. En toute logique j’étais partie pour lire des histoires de fées… puis les forces cosmiques en ont décidé autrement. ^^

   Je me suis donc attaquée à Cthulhu et ma foi, je ne suis pas déçue. La plume de Karim Berroua est fluide et efficace dans sa narration au présent. Elle est surtout très drôle, pas aussi drôle que dans ces précédents romans de ce que j’ai pu lire ici ou là, et il est vrai que je n’ai pas retrouvé cette présence de phrases non-verbales qui faisaient la spécificité de la nouvelle. Mais personnellement, ça me convient très bien. J’apprécie ce mélange de ton, entre l’ironie cynique et l’amour sincère de l’oeuvre originale. Alors certes, la passation de relais entre l’atmosphère très déjanté et la prise de conscience d’une forme de réalité peut donner l’impression d’un ventre mou. Mais je lui trouve du sens, contrairement à bien des œuvres, une forme d’effet miroir avec cette progression psychique où on perd progressivement ses certitudes avant d’en acquérir de nouvelles. Personnellement, j’ai trouvé cela réussi.

 

Personnages et Figurants

    L’histoire suit Ingrid, une jeune femme de 30 ans qui vit sa vie comme elle l’entend et se passe allègrement des contraintes de la société. Terre-à-terre sans être pour autant perdue dans la dictature aveugle du tout utile/tout rentable/tout payant, elle n’accorde guère d’importance à l’imaginaire, encore moins aux histoires fictives. C’est pourtant sur elle que tombe l’incroyable destinée de Centre du pentacle, ce qui, bien entendu, n’a pas le moindre sens pour elle. Toute à la fois sceptique que curieuse, elle se laisse embarquée dans une aventure absurde, tout en prenant soin de se moquer de tous ces dérangés du bulbe qui viennent la trouver. Si on peut la considérer comme passive, je trouve au contraire qu’elle apporte une dose de curiosité réaliste propre aux gens qui ne font pas de la vie un simple devoir. Elle ne croit pas aux élucubrations des autres, mais elle perçoit leur sincérité et ne les condamne pas avec la fermeté que certains peuvent avoir (vis-à-vis de la religion notamment). Elle est drôle et cynique dans son rapport aux autres, elle a un regard sans concession qui implique l’autodérision. Toutefois, elle est aussi empathique, parce qu’au fond, elle se sait semblable à ceux qui la côtoient, capable d’emprunter des chemins obscurs et loufoques aux yeux d’autrui. C’est une protagoniste que j’apprécie, car je la trouve très humaine.

   Ingrid a pour amie Lisa, une artiste qui a une vision assez spéciale de son art. Si elle produit des œuvres plutôt bien cotées, elle n’y prend pas de réel plaisir, car elle préfère se concentrer sur une toile spéciale qu’elle peint une fois par an. Un personnage de l’artiste intéressant dans son rapport à l’art, donc. Malheureusement, on la voit assez peu, ses discussions avec Ingrid étant souvent synthétisées au sein d’ellipse temporelle.

   Bien des personnages viennent trouver Ingrid durant les jours qui précèdent le Jugement. Entre l’ex-amant bizarre qui pratiquait d’étranges rituels durant son sommeil et cherche aujourd’hui à la recontacter, un homme qui se croit dans un film d’espionnage et tente de l’acheter avec des pots de caviar, ou des représentants de différentes sectes plus timbrés les uns que les autres, il y a de quoi faire. Très peu en réalité ont une importance propre, ils participent davantage à l’atmosphère et l’univers du roman. Et ce n’est peut être pas plus mal.

 

Univers et Peintures

   Si nous nous retrouvons dans une France actuelle, preuve à l’appui avec la date de naissance d’Ingrid, ce qui nous intéresse surtout ici, ce sont bien entendu les liens avec l’oeuvre originelle de Lovecraft. Pour ceux qui ne s’y connaissent pas du tout, je dirais que l’intrigue pourra paraître étrange. Pas forcément difficile à lire, mais peut-être pas aussi amusante qu’on pourrait l’espérer, car peut-être trop référencée et donc trop « hallucinée ». Je pense que pour profiter du livre, il faut avoir au moins entendu parler de Cthulhu et des Grands Anciens, le mieux étant d’avoir lu Lovecraft.

   En effet, si Ingrid est une profane des mythes lovecraftiens, et que sa méconnaissance permet d’apporter les informations nécessaires à la compréhension du récit, on sent très vite la richesse de l’univers de l’auteur anglais poindre derrière les élucubrations mystiques ou les rétentions d’informations de certains personnages. Même si j’ai lu quelques œuvres de Lovecraft, je ne suis pas assez connaisseuse pour affirmer le plus grand respect de sa mythologie cosmique. Mais concernant les Grands Anciens cités, je pense qu’ils sont autant de clins d’œil appréciables pour les fans du maître de l’horreur.

 

Intrigues et Rouages

   Ingrid est une jeune femme qui vit au jour le jour, indifférente aux normes sociétales et lointaine des préoccupations de ces concitoyens. Pourtant, sa vie change lorsque différents individus viennent la convaincre qu’elle est le Centre du pentacle et qu’elle doit participer au jugement de Cthulhu. Autant de termes qui n’ont aucun sens pour elle, et qu’elle attribue à des sectes d’illuminés en mal de recrues. Pourtant la curiosité l’emporte, et c’est un brin amusée par l’irréalisme dans lequel vivent ses interlocuteurs qu’elle se lance dans la compréhension de son rôle de Centre du pentacle. Pour le meilleur et pour le pire…

    Si l’intrigue sert à découvrir de façon ludique et loufoque les mythes sur les Grands Anciens, elle propose aussi et surtout une vision cynique mais juste de notre humanité et de la valeur de nos croyances. Si Ingrid par son esprit cartésien analyse les élucubrations mystiques des différentes factions comme autant de versions d’une folie humaine, elle rappelle aussi par sa lente progression vers de nouvelles certitudes que ce que nous jugeons comme idiot, incorrecte, voire ridicule et méprisable, n’est souvent que la source d’une incompréhension. Et qu’à l’inverse, si nos croyances semblent parfois si absurdes, c’est peut-être bien parce qu’à trop vouloir leur donner un sens, on en façonne des limites et des contraintes artificielles qui nous isolent davantage de ceux qui pensent différemment de nous.

   Parce qu’il est question de fantastique, on retrouve aussi la notion de réalité et de fantasme, la frontière entre le réel et l’illusion, l’influence de nos certitudes dans le façonnement de notre monde. J’ai toujours aimé la double lecture que l’on pouvait avoir de l’évolution d’un personnage dans un conte fantastique. Est-ce parce qu’il croit que tout devient réel, ou est-ce parce que c’est réel qu’il finit par y croire ? C’est ce que je ressentais quand Ingrid commençait à évoluer, cette possibilité soudaine à percevoir, à voir, à croire. Après tout, le fantastique n’est-il pas aussi une métaphore sur l’ouverture d’esprit ?

    Enfin je mentionnerai cette réflexion sur l’art, qui est vu ici par l’intermédiaire de Lisa aussi bien comme un gagne-pain, quand il s’agit de satisfaire les goûts de ceux qui pensent créer les tendances artistiques (autrement dit, les « riches » acheteurs qui imposent leurs envies), qu’un incroyable défouloir où la Muse déploie son emprise obsédante sur celui qui manie le pinceau ou la plume. Si on retrouve souvent cette idée de l’artiste soumis aux pulsions de sa passion, le fait de l’opposer à l’aspect alimentaire du métier et d’y insuffler des raisons d’ordres cosmiques permet de rendre un bien bel hommage à la force de l’imaginaire et à la créativité.

 

Conclusion et Avis général

   Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu est un roman qui à l’audace d’emprunter à une mythologie horrifique populaire pour en faire un récit amusant à la porter d’un plus large public. Si l’histoire n’est pas aussi terrible que les œuvres hallucinées de Lovecraft, elle offre une réflexion cynique sur les certitudes et les croyances bien ancrées, portée par une héroïne sceptique et délicieusement sarcastique. Un ouvrage qui saura plaire au fan du maître de l’horreur autant qu’aux néophytes du genre.

 

Qui veut voir le Centre du pentacle juger Cthulhu ? 🙂

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UN APERÇU D’AILLEURS SUR

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu ?

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N’hésitez pas à faire un tour sur les autres blogs de critiques littéraires pour vous faire un meilleur avis sur le sujet. 😉

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6 réflexions sur “[Chronique Littéraire] Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu, Karim Berrouka

  1. OmbreBones dit :

    Perso j’ai largement préféré le club des punks alors que c’est pas du tout mon délire, le zombie xD j’ai lu tous les romans de l’auteur et il a une vraie personnalité littéraire, c’est toujours un bon moment (chelou, mais bon). Chouette chronique !

    Aimé par 1 personne

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