[Chronique Littéraire] Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro

   Aujourd’hui, je vous propose un récit qui change un peu de mes habitudes, puisqu’il tend davantage vers la biographie romancée que la pure fantasy, je veux parler de Boudicca, de Jean-Laurent Del Socorro (Actusf).

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FICHE TECHNIQUE

 

  • Titre : Boudicca60753
  • Auteur/Autrice : Jean-Laurent Del Socorro
  • Illustrateur/Illustratrice : Yana Moskaluk
  • Édition : Actusf
  • Collection : Bad Wolf
  • Genre : Fantasy Historique
  • Public : Tout Public
  • Cycle : One-Shot
  • Pages : 280
  • Parution : 06 avril 2017
  • Langue : Français
  • Format : Numérique – Broché
  • Prix :  5,99 euros – 18 euros
  • ISBN : 978-2-36629-837-6
  • Lien : Actusf : Boudicca

Résumé : Angleterre, an I. Après la Gaule, l’Empire romain entend se rendre maître de l’île de Bretagne. Pourtant la révolte gronde parmi les Celtes, avec à leur tête Boudicca, la chef du clan icène. Qui est cette reine qui va raser Londres et faire trembler l’empire des aigles jusqu’à Rome ?

À la fois amante, mère et guerrière mais avant tout femme libre au destin tragique, Boudicca est la biographie historique et onirique de celle qui incarne aujourd’hui encore la révolte.

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MON AVIS

Bulle d'Eleyna Logo 2

Lu dans le cadre du Challenge Littérature de l’Imaginaire.

Lu dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire Francophone.

 

Couverture et Accroche

    En 2018, la couverture a reçu le prix Imaginales de la meilleure illustration. Et si je ne connais pas les autres illustrations en concurrence, je dois dire que celle de Yana Moskaluk présente un cachet assez unique qui attire l’œil. J’aime beaucoup le jeu des couleurs, en commençant par le bleu qui est la couleur dédiée aux peintures de guerre, que l’on retrouve à la fois sur Boudicca, mais aussi sur son bouclier, joli rappel à ce qui selon les Icènes définit un guerrier. Le choix de l’or est peut-être un peu plus arbitraire, au sens où il représente dans notre imaginaire collectif la richesse et la royauté (ce qui ne semble pas vraiment être le cas chez les Icènes). Le côté assez graphique avec un découpage très franc, que ce soit pour Boudicca ou les chevaux en arrière-plan, s’oppose à une impression de mirage dans le ciel, cet aigle symbolique à la fois menaçant et insaisissable. Une bien belle illustration donc, qui colle à mon sens à l’ambiance du récit.

   Le court résumé possède une articulation assez scolaire. On présente le contexte dans lequel évolue Boudicca avant de vendre le livre comme une biographie « historique et onirique », façon selon moi d’attirer un lectorat qui n’est habituellement pas le cœur de cible de la ME. Pourquoi pas, mais cela présente le risque de donner une idée de vérité là où l’auteur a comblé par son imaginaire, certes avec brio, les trous importants de l’histoire perdue de Boudicca. Personnellement, j’aurais donc enlevé le terme « historique » pour me satisfaire de la description d’une biographie fantasmée.

 

Prose et Structure

   J’ai découvert la plume de l’auteur en lisant les Nouvelles gratuites des Indés de L’imaginaire : sorties 2017. J’avais alors été émue par le style à la fois fluide dans l’usage des mots et juste dans son intensité émotionnelle. Tant et si bien que je m’étais dit que si je devais me lancer dans la fantasy historique, je commencerais par les ouvrages de Jean-Laurent Del Socorro. J’ai donc entamé la lecture de Boudicca et c’est avec bonheur que j’ai retrouvé la force émotionnelle de cette plume qui décidément, aura réussi le tour de force de me faire aimer un sous-genre littéraire qui ne m’a jamais attirée. Il y a une intention dans l’emploi de ses mots qui résonne avec la force de la simplicité, voire de l’évidence, de ces multiples phrases qui sont autant de leçons de vie, de maximes ou simplement de vérités parfois si dures à proférer. Il n’y a pas besoin de faire compliqué quand on peut parler directement au cœur des gens, et c’est une leçon que nous apprenons en même temps que Boudicca.

    Pour conserver le côté biographique de l’ouvrage, l’histoire est découpée en trois tranches de vie. On perçoit ainsi visuellement l’évolution de Boudicca, de son enfance à sa lutte contre l’envahisseur qui en fera une figure de révolte bien des siècles après sa mort. A noter la présence d’un prologue et d’un épilogue qui se font échos dans la structure et l’intention, ce que j’ai beaucoup apprécié. Enfin, même si cela ne fait pas proprement parti du récit, on peut lire un nouvelle en fin d’ouvrage, indirectement liée à l’histoire de Boudicca, même si on y retrouve l’idée d’insoumission (ainsi qu’un lien plus « fantaisiste », l’un des seuls présents dans l’histoire de Boudicca, mais suffisant pour insuffler un peu d’onirisme).

 

Personnages et Figurants

   Personnage narrateur, Boudicca est présentée selon sa propre vision, ce qui pourra la rendre peu sympathique aux yeux de certains lecteurs. Pourtant, je la trouve juste, car si elle fait peu souvent cas de ses émotions ou de celles des autres, il faut rappeler qu’elle vit dans un contexte particulier. Elle naît alors que sa mère meurt, elle grandit sans son père qui la pense responsable, elle est éduquée à devenir une guerrière et une reine dans un monde où les luttes de territoires sont courantes et où l’on meure jeune. Elle apprend les mots, mais ne sait pas s’en servir, ce que je trouve à la fois terrible, car l’on perçoit sa détresse dans son incapacité à exprimer ses pensées ou ses émotions, mais aussi magnifique dans le sens alors donné à ses silences (comme le rappelle le haut druide Prydain, le silence est aussi une forme de langage). Si elle évolue avec le temps, elle conserve en elle cette idée d’insoumission et de rébellion pour défendre sa liberté et celle de son peuple. Quitte à commettre le pire. Car oui, on retiendra tout de même d’elle sa responsabilité dans la mort de plusieurs dizaines de milliers de colons romains. Une femme entière donc, avec ses qualités et ses défauts.

   On pourra reprocher un manque d’approfondissement pour la plupart des personnages secondaires. Toutefois, l’histoire est celle de Boudicca, racontée par Boudicca elle-même, et vu son tempérament, il n’est pas anormal qu’elle ne rapporte de son entourage que ce qui est important pour elle. Ainsi, la plupart sont cités pour ce qu’ils ont apporté à la reine des Icènes, mais on saura finalement peu de choses sur leur évolution personnelle. Ysbal, sa garde du corps, a trois maris que nous ne verront jamais ; Jousse, son amante muette, n’est pas définie au sein de la société mais juste dans son rapport à Boudicca ; Prydain, qui est le haut druide (donc le chef des druides), n’est présenté que comme son mentor ; ses deux filles servent à la renvoyer à sa propre enfance isolée. Le personnage qui représente le mieux ce rapport aux autres est à mon sens Tanki, le garde du corps de son époux Prasutagos, à qui on ne posera une question personnelle qu’au bout de plusieurs années de vie commune (j’éprouve du respect pour cet homme qui consacrera sa vie à son rôle de protecteur, au détriment de son propre bonheur). Que sont-ils en dehors de leur relation à Boudicca ? On n’en sait finalement pas grand chose, mais cela est-il si important quand ce qu’on apprend d’eux suffit à comprendre la reine des Icènes ?

 

Univers et Peintures

  En lisant ce livre, je me suis aperçue à quel point je connaissais mal les peuplades brittoniques d’avant l’invasion romaine. Et vu la bibliographie évoquée par l’auteur, j’aurais tendance à croire qu’il y a une grande partie de véracité dans les coutumes présentées. On découvre ainsi un peuple plus égalitaire que le peuple romain et si la femme n’a jamais été totalement l’égale de l’homme, il n’est pas désagréable de comprendre qu’il a existé des sociétés où les femmes étaient considérées comme des individus capables des mêmes actes et prises de décisions que les hommes. Ainsi, les femmes peuvent être des guerrières, des politiciennes ou des juges, en plus de posséder leur propre patrimoine et d’agir sans l’aval de leurs maris. De même, l’acte du mariage est moins sacré que dans les autres cultures, et le divorce y est autorisé, ainsi que le concubinage ou la polygamie. 

   S’il n’existe pas vraiment d’éléments de fantasy dans ce roman, on retrouve néanmoins quelques aspects fantasmagoriques à travers la religion. Ainsi, il sera question de rêves mystiques qui permettent aux individus de rejoindre la Paix, sorte de monde spirituel où les morts dispensent leurs enseignements et offrent des présents. Quelques événements tendent vers l’idée que de possibles forces mystiques agissent en réponse aux prières des Icènes, tout en laissant la possibilité aux moins crédules des lecteurs d’y voir dans des phénomènes naturels l’interprétation d’un peuple très croyant. En effet, on ne présente ici pas tant les druides comme des magiciens liés à la nature que comme une élite érudite dont les principaux pouvoirs sont la connaissance et l’éloquence. Une façon de conserver un aspect de réalité historique, tout en nous laissant la possibilité de rêver un peu.

 

Intrigues et Rouages

   Boudicca, que l’on peut traduire par Victoire, naît un jour de joie et de peine. Alors que son père remporte la bataille qui assurera durant les années à venir une relative paix entre les différents clans du sud de l’île, sa mère meurt en la mettant en monde. Destinée à devenir une reine guerrière, elle apprend le maniement du bouclier et de la lance auprès de son bratter et de sa suior, ainsi que celui des mots auprès du haut druide Prytain. Hélas, son père, la croyant responsable de la mort de sa bien aimée épouse, se montre distant et peu aimant. C’est avec la rage au ventre, mais l’impossibilité de réagir, que la jeune guerrière verra arriver la première vague romaine. Une première atteinte à sa liberté, les prémices de son éternelle insoumission.

   Si Boudicca est connue de nos jours, c’est pour avoir levé une armée de plus de 120 000 guerriers pour ravager pas moins de 3 cités romaines et causer la mort de plus de 80 000 citoyens. Pourtant, de tout ceci, nous ne verrons rien dans l’ouvrage, puisque c’est bien sa vie jusqu’à cette incroyable et tragique insurrection que nous suivons. Peu de grandes batailles donc, et cela pourra déplaire aux amoureux de l’action sanglante et des membres tranchés, mais il est ici davantage question de comprendre le personnage, ce qui a pu pousser une femme, mère, amante, reine et guerrière, à accomplir l’une des plus terribles vengeances des peuples brittoniques contre l’envahisseur romain. Et en cela, l’auteur réalise une belle performance, puisque les documents sur Boudicca sont relativement peu nombreux (rappelons que les peuples celtes avaient une tradition orale).

   Que ce soit l’enfance, entre légitimité héritée de son rang et incompréhension de ce père absent ; l’adolescence avec l’horreur de la guerre et la rage face à la capitulation ; le passage à l’âge adulte avec la maternité, les obligations royales et les tensions persistantes avec les colonisateurs ; les années d’errance à défendre ses idéaux quand tous abandonnent peu à peu leur liberté et leurs croyances ; l’abandon forcé pour subir de nouveaux les brimades et la violence ; jusqu’à l’événement de trop… Tout est teinté d’émotions contenues, à l’image de cette reine guerrière qui ne sait pas s’exprimer par les mots, mais qui accumule ce qui nourrit cette certitude de ne jamais abandonner sa lutte pour la liberté.

   Il y a aussi à mon sens un joli plaidoyer pour le langage, celui des mots que l’on dit et que l’on écoute, celui des silences que l’on interprète, celui des regards que l’on donne et que l’on reçoit, celui des gestes qui sont ou ne seront jamais. J’ai été touchée par cette façon de rendre hommage à toutes ces formes d’échanges, de reconnaître qu’il n’existe pas qu’une seule façon de s’exprimer, qu’il n’y a aucune honte à ne pas être un maître de l’éloquence ou à ne pas user avec finesse du registre soutenu. Je trouve ça beau, non seulement pour tous ces gens qui ont bien des choses à nous apprendre par leur propre langage oral ou corporel, sans se sentir en permanence jugés par l’élite d’orateurs sortis des grandes écoles. Mais aussi parce qu’à titre personnel, cela me renvoie à l’écriture et à la littérature, et confirme dans mon esprit que si on peut être reconnu pour son « beau » style, on peut aussi être simplement sincère dans ses intentions. 🙂

 

Conclusion et Avis général

   Boudicca est une biographie imaginaire qui s’appuie avec sérieux sur les quelques faits historiques parvenus jusqu’à nous. Si l’histoire s’arrête juste avant la sanglante révolte qui mit à feu et à sang le sud de l’île brittonique, c’est pour mieux explorer le passé du personnage et expliquer tous les événements qui ont pu aboutir à la terrible vengeance de la reine guerrière. Un récit qui s’éloigne un peu des faits d’armes meurtriers de Boudicca donc, mais qui lui rend un bel hommage en rappelant qu’elle fut aussi une femme, une amante, une mère, une reine soucieuse de son peuple et une insoumise qui défendit jusqu’au bout sa liberté.

Alors, envie de découvrir la reine guerrière des Icènes ? 🙂

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UN APERÇU D’AILLEURS SUR

Boudicca ?

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N’hésitez pas à faire un tour sur les autres blogs de critiques littéraires pour vous faire un meilleur avis sur le sujet. 😉

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20 réflexions sur “[Chronique Littéraire] Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro

    • Eleyna dit :

      Moi non plus. ^^
      Mais j’avais vraiment accroché au style de Jean-Laurent Del Socorro dans sa nouvelle « Le vert est éternel » (comme quoi, le principe de proposer des nouvelles gratuites est vraiment une bonne idée). Il a un impact émotionnel vraiment puissant sur moi, alors même si de base, je ne lis pas trop de fantasy historique, ça me fait vraiment plaisir de lire les ouvrages de cet auteur. 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Babitty Lapina dit :

    Eh bien ça c’est de la chronique ! Ce roman me fait pas mal envie depuis sa sortie, mais je n’ai jamais pris le temps de le dire. Ce qui est fort dommage à ce que je vois selon ta chronique. Je trouve super intéressant ton analyse du roman et cela me donne vraiment envie de le lire 😀

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    • Eleyna dit :

      Merci pour ton message. 😀
      Je suis contente si mon avis peut donner envie de lire un livre (même quand la lecture ne m’a pas convenue d’ailleurs, c’est important qu’un livre puisse trouver son public). J’espère que celui-ci te plaira. 🙂

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  2. John Évasion dit :

    Belle chronique ! Je me suis procuré le livre il y a plus d’un an et je tarde à me lancer alors qu’il n’est pas épais. Pourquoi ? Va savoir. Mais cet article est une excellente piqûre de rappel de pourquoi j’ai été attiré par ce livre.

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  3. L'Astre dit :

    J’avais découvert cet auteur avec « Royaume de Vents et de Colère » que j’avais beaucoup apprécié. Je garde aussi un bon souvenir de Boudicca (sauf peut-être d’une fin forcément un peu triste), même si j’avoue ne pas me rappeler très précisément de l’histoire.

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    • Eleyna dit :

      En même temps, c’est compliqué de se souvenir précisément de toutes nos lectures. Mais si déjà tu en as un bon souvenir… 😀
      En tout cas, j’ai hâte de me mettre à Royaume de Vent et de Colères (j’aime beaucoup le titre, déjà ^^).

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    • Eleyna dit :

      Oui, pareil. Je trouve ça chouette quand un livre donne envie d’approfondir un sujet (celui de Sylvie Arnoux, Une fin en soie, m’avait par exemple poussé à en apprendre plus sur l’industrie de la soie à Lyon ^^).

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