[Ecriture] L’écriture, de cœur ou de raison ?

   Il n’est pas rare de nos jours de voir fleurir les blogs, sites et autres ouvrages rapportant quelques conseils pour « apprendre à écrire ». Il est tout aussi courant de trouver, parmi les communautés dédiées à l’écriture, la possibilité de faire lire et commenter ses projets, qu’ils soient esquisses ou proches de la publication. C’est bien, c’est important, c’est nécessaire. Encore faut-il reconnaître qu’il n’existe pas qu’une seule façon d’écrire ou de penser l’écriture.

   J’ai remarquée, en fréquentant quelques lieux dédiés sur la toile virtuelle, cette opposition plus ou moins consciente entre deux façons globales de percevoir l’écriture (en vérité, il y en a autant qu’il existe d’auteurs). Avant de la détecter dans le discours des uns et des autres, je ne pensais pas qu’elle pouvait exister. Je croyais sincèrement qu’on pouvait accepter ne pas avoir la même vision d’une telle passion. Et pourtant…

   J’appellerai ces deux perceptions, l’écriture de raison et l’écriture de cœur. Non, il ne s’agit pas du fameux débat entre architecte et jardinier (plan ou pas plan). Mais alors, qu’est-ce que j’entends par ces deux termes ?

   Précision : je décris ici des archétypes de mon cru, au sens de modèle général pour chacun des groupes que j’estime avoir identifiés. Il existe bien entendu de multiples nuances, mais j’avais besoin de forcer le trait pour bien exposer le sujet.

 

L’écriture de raison : la logique rationnelle

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   L’écriture de raison fait appel à la tête. Autrement dit, il s’agit d’une approche technique de l’écriture.

   Elle regroupe aussi bien ceux qui donnent une importance capitale au style et auront une connaissance quasi infaillible des règles académiques, que ceux articulant leur projet sur des connaissances techniques et scientifiques hyper spécialisées.

   Les écrivains de raison se voient comme des créateurs, je dirais même des ingénieurs. Ils élaborent les théories, tracent les plans, bâtissent les prototypes et construisent leurs ouvrages avec la minutie d’un horloger. Ils ne laissent pas de place au hasard, ne supportent pas les incohérences scientifiques ou historiques, et ont souvent un sens aigu du détail pour la mise en place des ambiances et atmosphères. Ils sont très efficaces dans l’utilisation des figures de style, et ils refusent catégoriquement de laisser un seul verbe terne leur échapper. Tout a sa place, jusqu’à la moindre virgule, aussi puis-je résumer leur approche de logique rationnelle.

   Je pourrais comparer un auteur de raison au fameux architecte de l’éternel débat « architecte ou jardinier ». Cependant, il s’agit pour moi d’une vue d’ensemble de l’écriture (la sienne et celle des autres), pas juste de l’approche de son propre roman. Ainsi, un écrivain de raison peut très bien ne pas établir de plan définitif pour son premier jet, tout comme certains ingénieurs ne vont pas rigoureusement préparer leurs protocoles avant le prototype et pourront apporter leurs améliorations après quelques tests. Il lui sera cependant bien souvent inconcevable qu’un autre auteur n’ait pas effectué les recherches qu’il juge nécessaires pour telle ou telle thématique. On peut être scientifique et bordélique, l’important n’est pas l’ordre dans lequel sont menées les étapes (avec ou sans plan), mais bien que chaque pièce trouve sa place exacte.

   De cette façon de voir l’écriture, on peut sans doute dire qu’elle est mécanique. Or, poussée à l’extrême, elle peut devenir artificielle. En effet, dans la technique pointilleuse du style ou les détails demandant cinq doctorats pour en comprendre la pertinence, il demeure souvent la patte de l’auteur. Celle qui me rappelle que je lis un livre et qu’un être humain en a tracé la moindre lettre. Celle qui me sort de l’histoire, car je sens qu’on veut me faire passer un message, celui de la maîtrise parfaite du sujet.

   Pire, l’écriture peut devenir rigide, voire immuable lorsque l’auteur perd toute notion de créativité au profit de l’unique cohérence cartésienne. Elle ne laisse alors plus aucune place à une autre façon de penser, surtout pas à ce qui est organique, ce qui peut évoluer spontanément en dehors des normes inflexibles. À tout choisir, elle préfère être unique.

 

L’écriture de cœur : la logique émotionnelle

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   L’écriture de cœur, elle, fait appel à l’émotion. Ici, l’approche de l’écriture est plutôt instinctive.

   Ceux qui la pratiquent accordent tous leurs efforts à l’histoire elle-même. Les personnages, l’univers, l’intrigue, tout est pensé pour qu’en résultent des images et des émotions fortes. Les auteurs de cœur laissent une plus grande place à l’imaginaire, notamment celui du lecteur, et savent notamment que l’expérience, les souvenirs et la sensibilité apportent une interprétation différente d’un même récit.

   Ils ne réfléchissent pas forcément aux détails techniques ou à l’emploi précis du moindre mot, ils ne connaissent d’ailleurs pas forcément toutes les figures de style et n’aiment pas particulièrement passer des heures à réécrire une phrase parce qu’il y a un adverbe ou un verbe terme. Les auteurs de cœur ont une vision globale de leur projet, d’ailleurs ils seront plus enclins que les auteurs de raison à reconnaître qu’ils n’en sont pas les créateurs, mais plutôt les conteurs, ceux qui transmettent l’histoire au public. Les termes ne sont pas exacts, les figures de style pas toujours superbement exploitées, peu importe, l’idée est là et elle s’avère suffisamment forte pour être comprise.

   Ici encore, je pourrais les comparer aux jardiniers (ceux travaillant sans plan). Et une fois encore, je pense qu’il s’agit d’une vision bien plus vaste. Un auteur de cœur peut très bien faire un plan détaillé de son projet, il gardera une vision très émotionnelle de celui-ci. Il regrettera bien souvent par ailleurs que les auteurs de raison n’accordent pas plus d’importance aux interprétations du lecteur, qui valent tout aussi bien que celles de l’ingénieur créateur.

   L’écriture est ici organique, en ce sens qu’elle fait appel à ce qui ne s’explique pas toujours de façon rationnelle. Cependant, le risque est de dévier vers des incohérences récurrentes. À trop vouloir laisser le cœur parler, on en oublie qu’on a une tête, et que la tête a besoin de suivre un fil conducteur qui répond à des lois établies (réelles ou imaginaires, peu importe, tant qu’elles existent). Or, un auteur de cœur peut se laisser entraîner par l’émotion que lui inspire son histoire, au point de ne pas voir que certains passages manquent de technicité pour le rendre compréhensible aux yeux du lecteur.

   Pire, cette écriture peut se rebeller contre la notion d’ordre pourtant nécessaire à la compréhension de tout être humain. La peur du mécanique, et donc de la perte de créativité, peut devenir si intense que toutes les règles sont rejetées, donnant au lecteur une impression de créature difforme et insaisissable. À tout choisir, elle préfère demeurer seule dans son coin.

 

Exemples appliqués à la vie de tous les jours

Avatar, Clients, Clientèle, Icônes

   Un individu de raison peut être celui qui va vous reprendre parce que vous n’avez pas utilisé le bon mot dans votre explication. Un individu de cœur comprendra l’idée derrière la réflexion, même si le mot n’est pas correct. (Par exemple, certains pourraient me reprendre en disant : « Non mais les individus de raison aussi comprennent l’idée, c’est juste qu’ils aiment être précis », quand les autres passeraient sur cette approximation parce qu’ils se seraient projetés au delà des mots).

   L’individu de raison, c’est celui qui décortique un discours pour en saisir le moindre sens, le moindre sous-entendu. Il aura une analyse fouillée de ce que le discours laisse entendre, au risque cependant de se laisser aller à la sur-interprétation (et d’être convaincu d’avoir raison car c’est « prouvé » par la forme).

   L’individu de cœur, lui, écoute le discours en son entier et s’intéresse aux idées globales qui sont exprimées. Il ne perçoit pas spécialement tous les sous-entendus, – d’autant qu’il pense souvent qu’ils sont propres à chacun-, mais il a une plus grande capacité de projection personnelle et d’acceptation des différentes interprétations (ce qui l’empêche parfois de voir qu’il existe réellement un second cadre de lecture voulu par l’auteur).

   En grossissant le trait (encore plus 😉 ), on peut dire que l’individu de raison accorde du poids aux mots, quand celui du cœur privilégie l’idée. Pour l’un, le texte est l’histoire, pour l’autre le texte est le support de l’histoire.

 

Pourquoi je vous parle de tout cela ?

Papier, Romance, Symbole, Saint Valentin

   Parce que souvent, dans les lieux dédiés à l’écriture, il existe une opposition latente entre ces deux façons de concevoir l’écriture. Une opposition qui ne laisse parfois aucune place à la discussion, tant il s’agit de part et d’autre d’une véritable incompréhension. En effet, il arrive que certains, persuadés d’être seuls détenteurs de la vérité, tiennent un discours quelque peu arrogant, insinuant que l’autre vision de l’écriture n’est tout simplement que la preuve d’un amateurisme évident ou d’un manque sérieux de créativité.

   En vérité, un auteur est rarement totalement de cœur ou de raison. Il penche plus d’un côté que de l’autre, mais a généralement besoin des deux pour son projet (dans une proportion qu’il estimera lui-même optimale). Pourtant, cela ne l’empêche pas parfois d’être sourd à la logique rationnelle ou émotionnelle des autres. Personnellement, je pense que tout le monde est légitime dans sa conception de l’écriture. Si je suis de toute évidence plus d’un côté que de l’autre, j’accepte les arguments de chacun et je reconnais qu’il faut de la place pour tous.

   On peut évidemment dire que le préférable reste un mélange parfait des deux. Ce serait comme dire que nous devrions tous être semblables. Pour moi, il faut de tout pour faire un monde, y compris des gens en désaccord avec ce que je viens d’écrire. Tant que chacun accepte la vision de l’autre… 😉

Alors de cœur ou de raison ? 😉

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8 réflexions sur “[Ecriture] L’écriture, de cœur ou de raison ?

  1. Nathalie Reynaud dit :

    Merci pour cette belle analyse, et comme je suis de cœur, je m’applique à déceler que ton article penche en la faveur des gensses comme moi, enfin, c’est ma raison qui me le dit hein !

    Aimé par 1 personne

    • bulledeleyna dit :

      Disons que comme je suis plutôt de ce côté, je suis peut-être moins objective et donne l’impression de défendre davantage ce groupe. Mais mon but reste de faire accepter les différentes visions de l’écriture, sans percevoir le mépris de certains sous prétexte qu’on ne possède pas la même approche. Pourquoi ne pourrait-on pas coexister et penser que chacun peut trouver sa place et son public ? 🙂

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  2. symphoniedescieux dit :

    On en a déjà discuté, mais je n’avais pas forcément fait le lien avec l’architecte et le jardinier, alors que ça me semble évident maintenant, du coup^^
    Et tu as raison, il faut éviter les extrêmes, mais je pense qu’il est très important qu’on accepte et respecte qu’un autre auteur n’aient pas forcément la même approche de l’écriture. Cette approche n’est ni meilleure ni moins bien, c’est juste une autre vision, parce qu’on accorde pas tous la même importance aux différents éléments qui constituent un texte.

    Pour ma part, je me vois comme une randonneuse. Je me suis fixée des étapes sur le trajet (des évènements qui doivent arriver, des personnages etc), mais par contre, entre les étapes, je me balade un peu. Je ramasse des idées sur le bord de la route, je les laisse germer. Des fois je les garde, des fois je les balance, quitte à revenir les ramasser plus tard. Je prends parfois des chemins directs, parfois de petits sentiers. Je rencontre des gens, des animaux… PArfois je me trompe et je rebrousse chemin. Mais je n’oublie pas mes objectifs.

    Du coup, je tends plus à une écriture de coeur (la faute à mon hypersensibilité ?), et j’accorde beaucoup d’importance aux personnages et aux émotions distillées par le texte. Je passe moins de temps à travailler mon style, je ne passe pas des heures à chercher le bon mot ou à imaginer des retournements de situations labyrinthiques. MAIS je fais la chasse aux incohérences et j’essaie d’avoir une écriture agréable malgré tout. Tout est une question de dosage, et il faut trouver celui qui nous correspond.

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    • bulledeleyna dit :

      A dire vrai, je fais le parallèle par anticipation sur certaines réactions, même si je reste persuadée qu’on peut être architecte et de cœur (avoir une exigence du plan détaillé, mais pas du terme parfait par exemple), et inversement.

      J’aime bien ton terme de randonneuse, je pense que ça correspond au fameux « plantser » anglophone (mélange entre planner (architecte) et pantser (jardinier)). Ces trois termes sont pour moi la façon dont un auteur travaille, mais pas la façon dont il perçoit l’écriture. C’est sur ce dernier point, je pense, qu’il y a encore du chemin à faire. Ma façon d’intervenir n’est peut-être pas la bonne, mais elle ne vient pas de moi à la base. Elle résulte de la réaction des gens sur les lieux dédiés à l’écriture, de cette manie de tout opposer, voire de refuser tout ce qui diffère de soi.

      Je ne pense pas que l’art, sous quelque forme que ce se soit, doive répondre à un seul type de perception ou de sensibilité. L’art est technique et émotion ; comme tu dis, chacun estime le dosage qui lui convient. Trop de technique me sort d’un ouvrage, trop d’émotion m’apparaît comme incohérence (un peu comme certains poèmes qui n’ont de sens que pour leurs auteurs). Mais cela peut convenir à d’autres.

      Tout auteur n’est pas semblable à soi, mais tout lecteur non plus. Il serait bien que certains se souviennent que ces fameux lecteurs ont aussi le droit à leurs ouvrages. Et s’ils ne veulent pas les écrire, qu’ils laissent ceux qui ont l’envie de le faire. 🙂

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  3. Nox dit :

    J’aimerais être davantage « de raison » pour la cohérence, la crédibilité scientifique (dans une oeuvre de SF surtout).
    Mais je suis littéralement une « scientifique bordélique » comme tu dis, et j’écris souvent sans me prendre la tête en mode « de cœur »

    Je trouve à travers ces deux « camps », deux traits de personnalité opposés, selon le modèle des 5 grands facteurs de la personnalité : les « Consiencieux » et les « Ouverts » (lien wiki pour t’expliquer de quoi je parle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A8le_des_Big_Five_(psychologie) )

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    • Eleyna dit :

      Ah, le scientifique bordélique… c’est plus courant qu’on pourrait le croire. ^^

      Merci pour le lien, je ne connaissais pas ce modèle (j’ai lu rapidement, mais j’y retournerai pour comprendre plus en détails son principe). 🙂

      Aimé par 1 personne

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